Mercredi 9 août 2006

La retraite

 

- Je tiens à vous féliciter, madame Dumontier, au nom de notre présidente, pour le remarquable travail que vous et monsieur votre mari avez accompli depuis votre arrivée parmi nous. Je vous prie d’agréer nos salutations les plus cordiales et que Dieu vous bénisse!

- Mais, mon révérend, je n’ai encore rien fait.

- Je ne suis pas de votre avis, madame; le seul fait de nous honorer de votre présence est déjà plus que suffisant. Votre notoriété apporte de la crédibilité à notre sainte œuvre et nous ouvre des portes sur un monde qui nous était jusqu’à ce jour fermé. Votre présence est très utile; beaucoup plus que vous ne le croyez, chère dame.

- Je vous remercie, mon révérend.

- Vous avez déjà accompli un pas de géant. Vous verrez que le reste, c’est à dire l’aboutissement de vos espoirs, viendra tout seul. Laissez-vous aimer par notre Mère à tous, la Très Vénérable Vierge Marie.

- Que Dieu vous bénisse aussi, mon révérend.

            C’est ainsi que s’est ouverte la cinquième retraite fermée annuelle de l’Association des serviteurs et servantes de la Très Vénérable Vierge Marie, tenue dans la petite chapelle des Saintes Guérisons de Sainte-Adèle.

            Au premier banc, Marguerite Dumontier, comédienne, vedette du petit écran, assise aux côtés de Jeanne Gagnon, la présidente.  Le prédicateur, le Révérend Père Simon Boudreau, des missionnaires de la Sainte Face , est venu expressément de la Belgique pour cette occasion. Le sujet : la sainteté. Tous les membres sont présents, sauf madame Dugré.

            Le prêtre, en soutane noire et surplis blanc, les aborde en demandant s’ils avaient déjà vu le diable. Étonnés par cette question inusitée, les membres se regardent du coin de l’œil et ne trouvent rien à répondre. Qui oserait répondre par l’affirmative ? 

            Il ouvre alors un grand livre contenant des illustrations de démons tenant dans leurs mains des fourches à trois pointes dont certaines sont enfoncées dans le corps d’hommes et d’enfants.

- Mes bien chers frères et sœurs dans le Christ, … 

            … Par le mal que tu fais, tu invites les démons à entrer dans ton corps. Si tu continues, le diable va t’embrocher avec sa fourche. Voilà ce qui est écrit dans ce grand livre… 

            … Soyez saints, car moi Yahweh, votre Dieu, je suis Saint. Voilà la parole de Dieu. Puisse-t-elle être imprimée dans votre cœur, dans votre mémoire, dans votre imagination et qu’elle ne vous quitte jamais… 

            … Pourquoi être saint ? Je vous le demande, mes biens chers amis. Pourquoi être saint, aujourd’hui ? Dans ce monde d’ici et dans le temps d’aujourd’hui ? La réponse est simple; vous le savez probablement aussi bien que moi. C’est parce que Dieu le veut. Arrêtons donc de chercher de midi à quatorze heures, ne cherchons pas d’autres raisons. C’est parce que c’est sa sainte Volonté. Soyez saints, car moi Yahweh, votre Dieu, je suis Saint… 

            … Ce soir, mes bien chers amis, si le Seigneur veut déposer dans vos cœurs ce désir de la sainteté, cet amour de la sainteté, cette volonté de la sainteté, ah! que nous serions heureux! Et même s’il n’y avait qu’une seule personne qui prenait la résolution de devenir un saint ou une sainte, une seule personne, ce serait un succès absolument incroyable, qui réjouirait le cœur de la Très Sainte Trinité… 

            … Il est important de s’arrêter quelques moments sur la motivation, parce que plus on est motivé, plus on devient des hommes et des femmes d’action. Les saints étaient tous des gens très motivés, tellement motivés qu’il y en a qui ont  accepté de mourir martyrs plutôt que de renier leur foi, leur amour et leur obéissance à Jésus, Fils de Dieu et Rédempteur du monde. Soyez saints, car moi Yahweh, votre Dieu, je suis Saint… 

            … Il ne nous dit pas : si vous voulez bien… Il n’y a pas de condition, c’est un ordre. Nous devons être des saints, nous devons devenir des saints, nous devons prendre les moyens pour devenir des saints. Car c’est la volonté de Dieu que nous le devenions… 

            … Mais le démon, cet ange déchu, ne veut pas vous perdre. Il fait tout pour vous garder à lui. Jusqu’à nier sa propre existence. Il a réussi à nous faire croire qu’il n’y a plus de péché, que tout est permis, que tout est bon… 

            … Mais Seigneur, je ne suis qu’un pauvre pécheur, je ne suis qu’une pauvre pécheresse, êtes-vous tentés de répondre à l’appel de Dieu. Je suis indigne de dénouer la courroie de ses sandales… 

            … Mais c’est justement à vous, pécheurs et pécheresses, que cette parole du Seigneur s’adresse, mes amis. Les saints, vous le savez, vous en avez lu des biographies, n’ont pas tous très bien commencé. Mais ils ont tous décidé de devenir des saints et ils le sont devenus. À vous de faire de même… 

            … Prions maintenant, Haut,  dans le Très Saint Sacrement.

             Et tous, hommes et femmes, s’agenouillent, mains jointes, yeux fermés. Ils restent là silencieux, pendant de très longues minutes. On n’entend que les respirations. Personne ne semble avoir conscience du temps qui passe. Ils prient. Quelques-uns sursautent même lorsque madame la présidente, au nom de tous, se lève et récite cette prière, d’une voix douce : 

 

O vous qui m'aimez tant, Jésus, ici véritablement présent dans l’Hostie, écoutez-moi, je vous implore.  

Que votre bon plaisir soit mon plaisir, ma passion, mon amour! Donnez-moi de le chercher, de le trouver, de l'accomplir.

Montrez-moi vos chemins, indiquez-moi vos sentiers. Vous avez vos desseins sur moi, dites-les moi, et donnez-moi de les suivre jusqu'au définitif salut de mon âme.

O Jésus, mes délices et ma vie, donnez-moi d'être sans recherche dans mon humilité, sans dissipation dans mes joies, sans abattement dans mes tristesses, sans rudesse dans mon austérité.  Donnez-moi de parler sans détour, de craindre sans désespoir, d'espérer sans présomption, d'être pure et sans tache, de reprendre sans colère, d'aimer sans faux-semblants, d'édifier sans ostentation, d'obéir sans réplique, de souffrir sans murmure.

Bonté suprême, ô Jésus, je vous demande un coeur épris de vous, qu'aucun spectacle, aucun bruit ne puisse distraire; un coeur fidèle et fier, qui ne chancelle, qui ne descende jamais; un coeur indomptable, toujours prêt à lutter après chaque tempête; un coeur libre, jamais séduit, jamais esclave, un coeur droit qu'on ne trouve jamais dans les voies tortueuses.

Et que mon esprit, Seigneur, soit impuissant à vous méconnaître, ardent à vous chercher, qu’il sache vous rencontrer, vous, la suprême sagesse!  Que ses entretiens ne vous déplaisent pas. Que, confiant et calme, il attende vos réponses, et que, sur votre parole, il se repose!

Puisse la pénitence me faire sentir les épines de votre couronne!  Puisse la grâce me verser vos dons sur la route de l'exil.  Puisse la gloire m'enivrer de vos joies dans la céleste patrie!

Ainsi soit-il.

Puis le révérend père reprend son homélie :

- Il est important de savoir, mes bien chers frères et sœurs, que lorsque nous paraîtrons devant Jésus, présent devant nous ce soir, dans le Saint Sacrement exposé, lorsque nous paraîtrons devant Dieu, notre Juge, Il ne nous demandera pas si nous avons été pape, ou évêque, ou prêtre, ou mère de famille, ou sœur cloîtrée. Non. Il va nous demander si nous avons été des saints. Voilà ce qu’Il nous demandera. Si je ne suis pas un saint, ma vie est ratée. Et lui, Satan, il rit.

            Et il brandit le grand livre, ouvert face à la foule. Pour que tous et toutes voient bien les démons tenant dans leurs mains des fourches à trois pointes.

- Ces fourches sont pour vous, hommes et femmes de peu de foi. Dieu ne vous demandera pas de lui montrer vos diplômes ou vos certificats, il ne vous demandera pas votre curriculum vitae, il ne vous demandera pas votre compte de banque ni vos titres de propriétés, mais il vous demandera de lui montrer vos œuvres, de lui montrer vos actes de vertu, de lui montrer des preuves d’amour…

… M’as-tu aimé ? Qu’as-tu fais pour me montrer ton amour ? Voilà ce qu’Il demandera. Et rien d’autre. Rien d’autre…

            Il fait une pause. Pour bien laisser son message s’imprégner dans les cœurs des gens présents. Madame la présidence se gonfle d’orgueil dans le premier banc. Elle regarde à droite, se retourne un tout petit peu vers l’arrière, à gauche aussi. Juste pour voir, juste pour voir si on la remarque. Son œuvre, sa sainte oeuvre de piété, n’est-elle pas une preuve d’amour ?  Elle tressaille quand un monsieur du banc voisin lui fait un cordial sourire en hochant la tête. Mais le prédicateur reprend son homélie :

- Je veux d’abord vous indiquer le meilleur moyen pour arriver à la sainteté, le plus sûr, le premier et le plus grand, absolument incontournable : c’est d’aimer Dieu, de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces. D’où l’importance, mes bien chers amis, de faire tout son possible pour assister à la messe tous les jours, de communier le plus souvent possible et toujours en état de grâce. N’oubliez pas, n’approchez jamais de la Sainte Communion en état de péché. Car c’est votre damnation. Le diable va venir avec sa fourche crochue et va vous emmener directement en enfer… 

            … Si vous n’êtes pas capable de vous rendre à l’église, pour une raison ou pour une autre, faites une adoration en privé, seul dans votre chambre, la porte fermée, à genoux, face contre le plancher et adorez. Adorez encore. Que votre adoration soit sans limite. Passez plusieurs heures par jour en adoration… 

            … Prosternez-vous maintenant, mes amis, devant Jésus présent dans le Saint Sacrement et adorez-le.

Je vous salue, Jésus-Hostie,

le plus gracieux des enfants des hommes.

Je vous salue, mon bien-aimé,

céleste prisonnier qui veillez toujours sur moi.

Vous êtes béni par tout ce qui existe,

béni surtout par mon coeur qui vous préfère à tout.

Ô Sainte Hostie, force de l'âme exilée,

divine Eucharistie, chef-d'oeuvre du Coeur de Jésus,

soyez mon unique amour et ma plus délicieuse pensée,

maintenant, que je vous adore caché sous les voiles

eucharistiques, et à l'heure de ma mort.

Venez ô Jésus-Hostie, venez avec Marie

pour recevoir et sanctifier mon dernier soupir.

Et tous, hommes et femmes, se prosternent, face contre terre et adorent l’Hostie. Ils restent là silencieux, pendant de très longues minutes. On n’entend que les respirations. Personne ne semble avoir conscience du temps qui passe. Ils adorent.

- Bien. Relevez-vous maintenant. 

            C’est à genoux que l’homme est grand, et c’est à genoux qu’il doit recevoir Jésus dans la Sainte Communion. Les yeux fermés, les mains jointes, la langue accueillante. La communion peut-elle changer le cœur d’une personne ? Et en faire un saint ? Oui. À condition de la faire souvent et dans le respect. Demandez à Jésus-Hostie de changer vos cœurs de pierre en cœurs de chair, de les remplir de vertus. À chaque jour. Demandez-le à chaque jour… 

            … Mes amis, quand notre cœur est attaché à L’Église et à Marie, l’enfer ne peut absolument rien contre nous. Celui ou celle qui reçoit régulièrement la communion est sûr d’aller au ciel. Jésus lui-même n’a-t-il pas dit : Ceux qui mangeront de ce pain auront la Vie éternelle ? Il nous l’a promis… 

            … L’Eucharistie est le testament de Jésus; le Rosaire, celui de Marie, notre douce mère. Nous avons là deux moyens infaillibles d’arriver à la sainteté. Un rosaire par jour et une communion par jour. Voilà la route à suivre pour arriver à la sainteté… 

            … La sainteté, c’est aussi aimer son prochain. On voit des faces de carême qui veulent se faire passer pour des saints et des saintes mais qui n’en sont pas. Elles n’en sont pas parce qu’elles n’ont pas la charité. Ne nous trompons pas, la sainteté n’est rien d’autre que l’amour total de Dieu, absolument rien d’autre que l’amour total de Dieu et de notre prochain. Comme Jésus l’a dit. Ne cherchez pas ailleurs, mes chers amis. La charité par-dessus tout… 

            … C’est en fixant vos regards sur Jésus, sur Jésus-Hostie, que vous découvrirez ce qu’est la vraie charité, ce qu’est la sainteté. Fixez vos regards sur Lui et sur sa Sainte Mère… 

            … On ne naît pas saint. On le devient. Il faut d’abord le vouloir. Tous les saints ont voulu devenir saints. On le devient seulement par des actes de volonté, on le devient en étant docile au Saint-Esprit, on le devient en acceptant la place que le Seigneur nous donne, la dernière. Car il est dit : les derniers seront les premiers… 

            … Si on passe quatre ou cinq heures par jour avachi devant la télévision, c’est bien sûr qu’on n’a pas le temps de prier. On n’a pas le temps ni le goût de prier quand notre dieu est une boîte à images, qui nous abrutit avec ses jeux stupides, qui nous vend des illusions, qui glorifie le mal à journée longue. Fermez ça. N’est-il pas plus beau, plus aimable, plus grandiose, Celui qui est là devant nous dans son saint ostensoir ?  qui est là devant nous dans l’Eucharistie ?… 

            … Prosternez-vous devant Lui, adorez-le… Tout de suite.  

Et tous, hommes et femmes, se prosternent, face contre terre et adorent l’Hostie. Ils restent là silencieux, pendant de très longues minutes. On n’entend que les respirations. Personne ne semble avoir conscience du temps qui passe. Ils adorent.

- Bien. Relevez-vous maintenant. 

            Par la prière continuelle, par la communion quotidienne, Dieu fait de nous des saints. On ne se fait pas saint. C’est Dieu qui fait de nous des saints. Laissons-nous conduire…

…………………………………………….. 

Et ainsi de suite… jusqu’à très tard dans la soirée.

……………………………………………….

Monologue

 

            Moi, Jeanne, présidente de l’Association des serviteurs et servantes de la Très Vénérable Vierge Marie, suis tombée dans les pommes sous le charme de ce prédicateur belge, terrassée par la foudre de Cubidon, il est mon homme, je l’ai dans la peau, et si je ne le vois plus je mourrai de dépit, je lui jette mon verre d’eau au visage pour le tirer de sa torpeur, il prend un air grave et dit qu’il a un devoir urgent à accomplir, il veut me sauver, j’en suis ravie, j’ai un grand désir de lui, avant d’aller au lit il m’a offert un champagne, un élixir d’amour, pour m’aider à dormir, j’ouvre mon déshabillé diaphane, mes doigts glissent sur ma peau, il ne suffit pas de croire en Dieu qui fait tout pour le mieux, il ne peut arriver aucun mal à ceux et celles qui l’aiment, les images se bousculent dans ma tête en feu, je n’ai pas peur de l’enfer, mes yeux coulent, je nage à contre-courant, pour agir conformément à l’amour divin il suffit de s’obliger à être satisfaite de tout ce qui arrive selon sa Sainte Volonté, mon esprit se dérobe aux souvenirs pénibles, j’ai perdu mon enfance, le vent souffle dans la cheminée, mon cœur fait mille tours à la minute, je déclare le contrat nul et non avenu, mais je reste clouée sur place, je frissonne d’horreur en voyant la société moderne tombée dans le vice et la luxure, le cul mène le monde d’aujourd’hui.

            J’imagine que mon amant, le bon père prédicateur de retraite fermée, est un pêcheur de perles, il ressemble à un dauphin gracieux aux nageoires d’or, je chausse les étriers et lui éperonne les flancs, nous nous enfonçons dans les profondeurs de la mer, parmi les coraux multicolores, il s’arrête, m’embrasse dans le cou, j’ai les doigts tachés de sang, sang menstruel, je pleure ma jeunesse perdue, un silence de mort pèse sur la nature, ma raison chavire, je veux jouir, tout de suite, mon jardin secret est recouvert de mauvaises herbes, une clôture métallique protège mon entrée, me garde en sécurité, me met à l’abri des intrus, mais je l’ouvrirai pour lui, mon cœur bat à grands coups, boum, boum, boum, boboum.

Il est mon sauveur bien-aimé en qui j’ai mis toute mon affection, je divague, je perds la tête, mais pas mon imagination. Où es-tu mon amour ? Guide ma main vers ce tunnel de jouissance, je soupçonne mon beau prédicateur d’incompétence, conséquence de sa manie de la sainteté, que puis-je faire ? Je suis sa femme, il est mon mari, il me déclarera perverse et me jettera dans les feux de l’enfer, il utilisera mes organes dans des diaporamas explicites lors de conférences sur la perfidie des femmes suppôts de Satan, il est différent dans le privé, ses testicules sont vides, il est mon guide en qui j’ai mis toute ma complaisance,

            Nous sommes chacun dans notre coquille, nous n’avons pas encore eu de relations sexuelles, c’est la principale cause de mon amertume, la corruption s’infiltre dans mon coquet jardinet et mon coffre à jouets est ouvert, mais il regarde ailleurs, chaque fois qu’il vient vers moi il se retire, c’est ridicule, il n’est pas capable de s’étendre et de faire ce qu’il faut, il ne sait pas que je suis si amoureuse de lui, il veut s’en aller, mettre fin à notre union, incompatibles sommes-nous, il ne sait pas se servir de son sexe, ma forêt est menacée d’incendie et le pompier s’en va, que faire ?

            Je désire cet homme comme jamais je n’ai désiré personne dans ma vie, mon mari ne m’a pas satisfaite, j’ai feint, je veux cet homme, presser ma bouche contre sa bouche, ma poitrine contre sa poitrine, mes lèvres contre ses lèvres, rencontrer sa langue, sentir sa verge dure sur mon ventre mou, il me tend un livre de prières, de terribles pensées traversent mon esprit, je prends un objet coupant, lui tranche la queue, mon obsession est réelle, je veux le tuer, avec son esprit obtus le bon père prédicateur de saintes retraites ne peut pas sortir de sa torpeur, il prêche sans arrêt en tenant peu compte des sentiments d’autrui, veut-il faire de moi une désespérée ? comme lui.

D’une main je le retiens fermement par la peau du cou, pour qu’il ne s’échappe pas, je le frappe avec un journal enroulé, en travers de la tête, je lui administrerai une râclée, je demanderai une analyse sanguine, rien de mieux pour connaître le véritable état d’une personne, il n’est pas en mon pouvoir de sauver cet homme, tout l’échafaudage de mon plaisir s’écroule, il est tombé dans la sainteté comme Obélix dans la potion magique, il ne comble pas mon besoin fondamental, il préfère la rectitude à la rigidité,  la mystique à l’usufruit, il prend des airs de martyr, il marche sur ma pelouse, mange mon cœur, je suis bonne pour la ferraille, la main de Dieu protège les âmes des justes de la méchanceté et de la cruauté, ne remuez pas le fer dans la plaie, en punition de mes fautes je vais porter les cornes de Satan sur la place publique et de mon vagin sortira un serpent à deux têtes qui mordra ses testicules inutiles, je suis une pécheresse incapable de se repentir, je ne peux m’empêcher de l’aimer, le choix des plaisirs charnels me privera des joies éternelles mais je veux l’enchantement du Pays des merveilles,

je jouis… oui.. oui… oui i i i i i…

……………………………………………….

Le chien mort

 

            Drrrrrrrrrring…….(message sur répondeur)

- Vulnérables sommes-nous si nous ne savons pas nous blottir sous le pur manteau de Notre Très Vénérable Vierge Marie qui nous assure de sa constance et de sa fidélité. Avé Maria. Donnez votre message.

            Biiiiiiip……..

- Bonjour ma tante, c’est Denise… snif!… ça va mal. Snif!… Rappelez-moi vite. Snif!…Merci.

            Dès son retour de la messe, Jeanne s’empresse évidemment de rappeler sa jeune nièce, à Saint-Jean-de-la-Croix.

- Allô!

- Bonjour ma grande! Qu’est-ce qu’il y a donc ?

- Snif!… snif!… On a retrouvé notre chien… snif!… snif!… Oh! Ma tante… snif!…

- Il est revenu ?

- Non, mort… snif!… snif!… (elle pleure)

- Oh!

- Je vous ai appelé pour que vous me disiez qu’chose… snif!… ça fait tellement mal… snif!… en dedans… snif!… snif!…

- Mais oui, mais oui, ma grande, je comprends… Mais où ? Où est-ce qu’on l’a retrouvé ? Qui t’a dit ça ?

- C’est Marcellin qui l’a ramené… snif!…

- Il l’a ramené mort ?

- Oui… snif!… Pis sais pu quoi faire… snif!… Je pense que je vais r’virer folle… (elle pleure)

- Ouais! Mais écoute donc une minute… une minute… écoute un peu, Denise, ma grande. Écoute-moi.

- snif!… snif!…

- Écoute un peu. Tu sais ce qu’il a eu ?

- Il s’est fait frapper… snif!…

- Ah! Il s’est fait frapper. Mais écoute-moi là. Pourquoi que Marcellin l’a ramené ?

- Pour l’enterrer… snif!… Voulait pas qu’il reste sur le bord de la route.

- Pis, il l’a enterré ?

- Oui… snif!

- Bon. Tu n’le vois pas là ?

- Non..on..on… snif!… snif!.. (elle pleure encore plus)

- Oui mais écoute-moi là… c’est vraiment pas de ta faute… Denise… Denise… Faut que tu sois raisonnable, ma grande. Écoute-moi bien là, je vais te dire quelque chose. Écoute-moi comme y faut.

- snif!…

- Faut que tu sois raisonnable, ma grande. Écoute-moi bien là, je vais te dire quelque chose. OK ? M’écoutes-tu là ?

- Oui, oui, snif!

- Tu sais, tu as une grosse tâche, hein ? Tu as une bien grosse tâche. Tu le sais. Tu as une tâche effrayante. Avec trois enfants sur les bras. C’est toute une tâche, pis ton mari est souvent parti, parti sur la route et longtemps parti…

- snif!… snif!…

- C’est la faute de personne mais c’est comme ça… Ta tâche est très lourde… ça te retombe sur le dos. C’est de valeur, mais je pense bien que… que… que… bon… là, en Haut, on s’apercevait que tu avais plus que t’es capable de faire. Tu comprends ?

- snif!… snif!…

- Alors là, il n’est plus malheureux… Quand tu n’savais pas où il était, c’était inquiétant, c’était un souci de plus, mais là… Où c’est qu’il était quand il l’a retrouvé ?

- En face de chez Robillard.

- T’n’étais pas allée là, toi ?

- Non.

- Ah!… Pour moi, il se préparait à revenir.

- Pis il a traversé trop vite.

- C’est ça. Mais là, Denise, ma grande, faut pas que tu te fasses du mal. Là il n’a pu… y a pu d’problème… n’est plus malheureux ce chien… Tu comprends ? Pis toi là, par contre, c’est quand même une tâche que tu vas avoir en moins.

- snif!… Je l’aimais… snif!…

- Mais bien sûr, bien sûr!… On n’ferait pas ça volontairement. Mais tu en avais vraiment trop. Denise, ma grande, c’est le Ciel lui-même qui s’est arrangé de façon à ce que tu aies moins à faire… Pis d’après ce que je peux voir, il n’a pas souffert, parce que, d’après moi, ça s’est passé très vite…

- snif!… snif!…

- Il faut que tu te consoles en te disant, et je le pense vraiment, que c’est un soulagement voulu d’En Haut. T’en avais trop. Je demandais souvent au Bon Dieu de venir à ton aide, et à notre Bonne Mère Marie… C’est pas qu’elle n’avait pas sa place cette pauvre bête, non, c’est pas ça, mais c’était pas possible. C’était trop, c’était une tâche de plus. Pis à un moment donné, t’as des limites. Tout le monde a ses limites. En Haut, ils ont vu ça…

- snif!… snif!…

- Faut que tu te consoles dans ce sens-là. C’est venu du Ciel… cette décision-là.

- Bin oui mais… snif!… y était tellement…

- Il n’est plus malheureux…

- … enjoué…

- Y souffre pu…

- … pis gentil avec les enfants… snif!…

- Là au moins, tu sais où il est. T’as pu besoin de t’inquiéter.

- Bin oui mais…

- Tu sais que là il n’a plus faim… plus froid, il n’y a plus personne qui le magane…

- Y était pas magané c’te chien-là… snif!… J’sais pas où il est justement…

- Tu n’sais pas où il est ? Marcellin te l’a pas dit ?

- On sait où il est enterré mais on n’sait pas ce que ça fait quand on est mort.

- Bon bin là, disons que… que… Il y a une théorie là-dessus… Normalement un animal… …e… …e… un animal qui meurt… un animal qui meurt… …e… va retrouver ceux… ceux qui… …e… ceux qui l’ont aimé sur terre. Il y a un ciel pour les bons chiens… un endroit spécial pour les petits animaux de compagnie qu’on a aimés, pour les bons chiens.

- C’tu vrai ?

- Oui. Faut absolument que tu te consoles; tu vas le revoir un jour. A-t-il été un bon chien ?

- Oui.

- Tu vois. Il est au paradis des chiens. Tu vas le revoir un jour.

- Oui ?… snif!… snif!…

- Absolument.

- snif!… snif!…

- Prends ça cool.

- Oui mais… je l’entends japper… il était…

- Mais faut pas, Denise…

- … tellement fin…

- Mais faut pas…

- … pis j’le vois partout…

- Faut que tu t’dises… M’écoutes-tu là ?

- Oui… snif!…

- C’est ça qui est terrible, Denise. Faut pas…

- Si vous aviez vu Marcellin à matin comme il pleurait… il pleurait… snif!… snif! Le matin, le chien était tout le temps avec lui.

- Mais oui, mais oui, j’comprends que ça va vous prendre un certain temps pour vous en remettre mais écoute là, tu ne peux quand même pas t’arrêter de vivre.

- J’sais bin… snif!…

- Je sais que t’as de la peine, ma grande, j’te comprends. J’te comprends parce que j’ai moi aussi passé par là, pis j’en ai pleuré toute une chotte moi aussi. C’était pire encore parce que, vois-tu, notre beau chien, c’est moi qui ai été obligée d’aller le mener chez le vétérinaire pour euthanasie. Dans mes bras qu’il était, Denise, pis il me regardait avec ses beaux grands yeux bruns et me suppliait… Mais j’pouvais pas faire autrement, il était atteint d’une grave maladie incurable, y s’en allait en souffrances, une affaire épouvantable. Pis ses yeux… j’y pense encore à ses yeux-là, mais… avec le temps… Alors imagine-toi le reproche que j’pouvais me faire, je me suis culpabilisée pendant longtemps. J’en avais plus de solution de rechange, fallait le faire. Mais toi, ce matin-là, quand tu as ouvert la porte au chien, c’n’était pas pour le faire tuer… C’était un chien qui aimait vivre dehors, qui se sauvait de la maison. Si ça n’avait pas été toi, ça aurait été Marcellin ou un enfant qui lui aurait ouvert la porte, ça s’est adonné que c’est toi qui as ouvert la porte ce matin-là. C’est justement un signe du Ciel pour que tu comprennes que c’est à toi qu’il s’adressait. Faut pas que t’en prenne une responsabilité, faut pas te culpabiliser pour ça… Comprends-tu ?

- En tous cas… snif!… J’vais vous laisser, parce que ça va coûter cher d’interurbain.

- Bin wéyons donc! Qu’est-ce que ça peut faire ?… Console-toi. T’as pas de responsabilité. C’est mieux de même… C’est le Ciel qui l’a voulu, pour ton bien…

- Sais pas si c’est fini… snif!… Marcellin l’a enterré juste à côté de la petite grotte… la petite grotte de la Sainte Vierge dans le coin du parterre…

- Ah! Tu vois! C’était un bon chien, un bon chien qui va veiller sur la Sainte Vierge. Fais-toi pas de bile, prends sur toi. Et dis-toi bien que le Seigneur a voulu te protéger en te donnant une libération dont tu avais vraiment besoin. Veux-tu prier avec moi maintenant ?

- OK.

- Acte de conformité à la volonté divine. Dis avec moi :

 

Notre Père qui êtes aux cieux! que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel!

J’accepte, ô mon Dieu, avec une pleine et entière résignation, en union avec Jésus mon Sauveur, tout ce qu'il vous a plu d'ordonner pour moi.

Je ne veux, ô mon Père, d'autre emploi, d'autre demeure, d'autre vêtement, d'autre nourriture, d'autre santé, d'autre fortune, d'autre réputation, d'autres talents que ceux que vous m'avez destinés. 

Si vous voulez qu'on m'enlève tout ce que je possède, je le veux aussi! Si vous voulez que je sois dénué de tout, abandonné de tout le monde, et que, toujours en butte à la contradiction et à la calomnie, je vive dans des peines continuelles, je le veux aussi!

Je préfère l'accomplissement de votre sainte volonté à tous mes intérêts quels qu'ils soient. En un mot, ô mon Dieu, disposez de moi et de tout ce qui m'appartient, sans faire attention à mes goûts ni à mes dégoûts, à mes peines ni à mes joies.

Quelle que soit votre volonté, je l'accepte et l'agrée en réparation des offenses contre votre adorable Providence.

Amen.

 - Amen.

- Viens demain. Ne reste pas seule à la maison… J’t’attends, ma grande.

- OK. Bye ma tante.

- Bye! Je prie pour toi.

……………………………………………..

 

Par Denis Boucher - Publié dans : livre
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