Sainte-Jeanne-de-la-Grenouillère

Dans ce récit, tout est véridique,
sauf les noms de personnes.

Dans une association de bonnes dames pieuses, il se passe en coulisses des rivalités,
des racontars, des médisances, des calomnies, des magouilles et toutes sortes de méchancetés.
On y retrouve des lettres, des téléphones, des enrégistrements audio, des articles de journaux,
des communications reçues et envoyées. Plein de gens à double facette.
Soit la sainte hypocrisie de ces nobles grenouilles de bénitiers.
Drrrrrrring….(message sur répondeur)
- Satan, cette hideuse vipère, est en rage contre nous mais cette croix de feu dévorante dont Notre Père a si profondément marqué notre cœur ne cesse en aucun moment de fortifier notre foi dans son divin Fils. Plus le malin s’agite, plus Elle multiplie ses merveilles. Avé Maria. Donnez votre message.
Biiiiiiiiiiiiiiiip………
- Bonjour Jeanne, c’est Marguerite. Serai présente samedi.
Biiiiiiiiiiiiiiiip………
- Bonjour, c’est Mariette. Y serai samedi pour la cérémonie.
Biiiiiiiiiiiiiiiip………
- Madame la présidente, c’est Gertrude. Je serai là samedi.
Biiiiiiiiiiiiiiiip………
- Bonjour, nous serons là, Dorilla et Raoul.
Biiiiiiiiiiiiiiiip………
Et Yvette,
Jeannine, Louison, Patrice,
Jean-Marc et Nicole, Ernest et Alice
Et plusieurs autres.
Ils seront là, à la chapelle des Saintes Guérisons de Sainte-Adèle, pour la cérémonie d’exorcisme. Une des membres est possédée du démon. Faut la délivrer. Jeanne les a convoqués. L’heure est grave.
……………………………………………..
Dix heures moins cinq. La plupart des gens sont arrivés et se sont mis en prière. L’atmosphère est tendue. Tout à coup, la porte claque; c’est Madeleine. Elle a l’air effrayée, apeurée, effarouchée même. Le prêtre, invité pour présider cette cérémonie hors de l’ordinaire, s’approche d’elle et dit tendrement :
- Bienvenue à toi, mon enfant. Nous t’attendions.
- C’est toé l’curé icitte câlisse ?
- Oui, je suis prêtre de Jésus-Christ.
- J’voudrais un verre d’eau…
- Avec plaisir. Entre.
- De l’eau bénite, hos… tab… câl… de St-Cib…
Oh! Surprise!… Ce n’est pas tous les jours qu’on entend un tel langage dans un lieu de prière. Tous les yeux sont tournés vers l’arrière de la chapelle. La porte s’est refermée. Madeleine attend avec impatience, tournant en rond comme un lion en cage. Puis, dès qu’elle aperçoit le prêtre sortant de la sacristie, un verre d’eau à la main, elle se met à blasphémer et à hurler toutes sortes d’insanités en faisant des gestes indécents. Dans une chapelle, ce n’est pas coutumier.
Le prêtre dit aux gens :
- Mettez-vous en prière.
Il n’a pas fait trois pas dans sa direction qu’elle commence à frapper sur les bancs et sur les murs. Elle sort en courant et continue sa crise sur le perron, puis sur la pelouse. Elle se roule par terre en portant les mains à son sexe. Des passants s’arrêtent pour voir ce qui se passe.
Bientôt une dizaine de personnes sont massées devant la chapelle, regardant cet énergumène qui continue à blasphémer et à crier des grossièretés. Elle frappe à grands coups de poings et de pieds dans la porte puis se roule sur le perron de ciment en simulant un orgasme. Des gens s’approchent pour essayer de la raisonner mais sans succès. Elle hurle davantage et fait des menaces à ceux qui s’approchent trop près.
À l’intérieur, les Avé Maria se succèdent, sous la direction de madame la présidente. Puis le prêtre demande d’aller chercher la possédée. Ils doivent s’y mettre à quatre hommes pour la maintenir et la rentrer dans la chapelle.
On commence l’exercice religieux :
Prêtre : Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Tous : Amen.
( à genoux )
Prêtre : Au nom de Jésus-Christ, notre Dieu et Seigneur, par l’intercession de l’Immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu, de Saint-Michel Archange, des Saints Apôtres Pierre et Paul et de tous les Saints, nous entreprenons avec confiance de repousser les attaques et les ruses du démon.
( debout )
Que Dieu se lève et que ses ennemis soient dispersés et que fuient devant Lui ceux qui le haïssent.
( signe de croix )
Tous : Comme la fumée s’évanouit, qu’ils disparaissent; comme la cire fond devant le feu, que périssent les pécheurs devant la face de Dieu.
Prêtre : Voici la croix du Seigneur, fuyez puissances ennemies.
Tous : Que votre miséricorde, Seigneur, soit sur nous.
Prêtre : Nous t’exorcisons, esprit immonde, qui que tu sois, puissance satanique, invasion de l’esprit infernal, légion, réunion, secte diabolique, au nom et par la vertu de Jésus-Christ, Notre-Seigneur, sois arraché et chassé de l’Église de Dieu, des âmes créées à l’image de Dieu et rachetées par le Précieux Sang du Divin Agneau. Désormais, tu n’oseras plus, perfide serpent, tromper le genre humain, persécuter l’Église de Dieu, ni secouer et cribler, comme le froment, les élus de Dieu. Il te commande, le Dieu Très Haut, auquel dans ton orgueil tu prétends encore être semblable, Lui qui veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité. Il te commande …
La femme rampe sur le plancher comme un serpent et chaque fois qu’elle passe devant le crucifix que tient le prêtre elle grogne comme un chien enragé.
… Dieu le Père, Il te commande Dieu le Fils, Il te commande Dieu le Saint-Esprit. Il te commande le Christ, Verbe éternel de Dieu fait chair qui, pour le salut de notre race, perdue par ta jalousie, s’est humilié et rendu obéissant jusqu’à la mort, qui a bâti son Église sur la pierre solide et promis que les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle, voulant demeurer avec elle tous les jours, jusqu’à la consommation des siècles. Ils te commandent le signe sacré de
Tous : Que votre miséricorde, Seigneur, soit sur nous.
Prêtre : Or donc, dragon maudit et toute ta légion diabolique, nous t’adjurons par le Dieu vivant, par le Dieu Vrai, par le Dieu Saint, par le Dieu qui a tant aimé le monde qu’Il lui a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas mais ait
La femme bave et se met à vomir. On la conduit aux toilettes. Au simple toucher du prêtre, elle hurle comme si on la piquait au fer rouge et se remet à vomir de plus belle. C’est rendu noir. Puis les menstruations surviennent. Un flot de sang sur le plancher de bois franc.
… Va-t’en Satan, inventeur et maître de toute tromperie, ennemi du salut des hommes. Cède ta place au Christ, en qui tu n’as rien trouvé de tes œuvres; cède ta place à l’Église, une, sainte, catholique et apostolique, que le Christ Lui-même a acquise au prix de son sang.
Tous : Que votre miséricorde, Seigneur, soit sur nous.
Prêtre : Humilie-toi sous la puissante main de Dieu, tremble et fuis à l’invocation, faite par nous, du saint et terrible Nom de Jésus, que les enfers redoutent, à qui les Vertus des cieux, les Puissances et les Séraphins louent sans cesse dans leurs concerts en disant : Saint, Saint, Saint est le Seigneur, le Dieu des armées.
Tous : Saint, Saint, Saint, le Seigneur, Dieu de l’Univers. Le ciel et la terre sont remplis de ta gloire. Hosanna au plus haut des cieux.
Prêtre : Seigneur, exaucez ma prière.
Tous : Et que mon crie s’élève jusqu’à vous.
Prêtre : Prions.
Dieu du ciel, Dieu de la terre, Dieu des anges, Dieu des archanges, Dieu des patriarches, Dieu des prophètes, Dieu des apôtres, Dieu des martyrs, Dieu des confesseurs, Dieu des vierges et Dieu qui avez la puissance de donner la vie après la mort, le repos après le travail, parce qu’il n’y a pas d’autre Dieu que vous et qu’il ne peut y en avoir si ce n’est que vous, le Créateur de toutes choses visibles et invisibles, dont le règne n’aura pas de fin; avec humilité nous supplions votre glorieuse Majesté de daigner nous délivrer puissamment et de nous garder sains de tout pouvoir, piège, mensonge et méchanceté des esprits infernaux.
Par le Christ Notre Seigneur. Amen
Tous : Amen
Prêtre : Des embûches du démon.
Tous : Délivrez-nous Seigneur.
Prêtre : Accordez à votre Église la sécurité et la liberté pour vous servir, nous vous en supplions.
Tous : Exaucez-nous Seigneur.
( Le prêtre asperge d’eau bénite l’endroit
et la femme étendue par terre )
Prêtre : Sors de cette femme, Satan.
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Tous : Amen.
Madeleine repose calmement sur le plancher,
libérée.
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Demande d’adhésion de madame Louiselle Marin :
« Pour tous ceux et celles qui m’écoutent…
Permettez-moi de vous entretenir quelques minutes sur cette petite cassette pour vous prouver que mon spirituel est un don que Dieu m’a fait à ma naissance. Ce n’est pas une dépression, comme certains le prétendent. J’ai toujours caché mon spirituel, pour plaire à ma maman. Elle ne voulait pas que j’attire l’attention du monde, que je passe pour une sainte Nitouche et que je fasse rire de moi. Écoutez bien ce que j’ai à vous dire.
La confiance que j’avais en Notre-Seigneur-Jésus-Christ et la foi que j’avais en Lui, dès l’âge de six ans, prouvent que c’est là un don de Dieu. Aimer le Seigneur et avoir foi en Lui, voilà mon spirituel.
Disons d’abord que je suis la première fille d’une famille de sept enfants, la troisième de la famille. Je suis le premier vrai cadeau à ma maman, puisque je suis née le jour de sa fête, en 1950.
J’ai un de mes frères qui s’est fait frapper par une automobile. Ce fut un très grave accident. Il a été neuf jours dans le coma. Il avait une jambe cassées en deux bouts et une fracture du crâne. Les médecins lui ont enlevé une tasse de sable qui était entré dans sa blessure. Laissez-moi vous dire qu’il n’en menait pas large.
Et quand maman est arrivée à la maison et nous a conté ça, ah!, laissez-moi vous dire que j’ai pris ça à cœur, malgré mon jeune âge. Je suis montée dans ma chambre, près de mon lit, à genoux, en pleurant, mes deux petites mains jointes, j’ai demandé au Seigneur :
- Seigneur, donnez-nous notre petit frère en très bonne santé. S’il a des souffrances à supporter, durant qu’il vivra, donnez-les à moi. Je suis plus forte que lui pour supporter les souffrances.
Et nous avons été exaucés. Le Seigneur nous a redonné notre petit frère en bonne santé. Il a toujours gagné sa vie, il s’est marié et a eu deux enfants. Ça toujours bien été pour lui. Mais moi, j’ai eu beaucoup de souffrances, de troubles, de peines, de nuages noirs. Mais j’avais Dieu dans mon cœur ainsi que
Elle m’a toujours aidée à traverser les épreuves. Le temps que j’étais malade, que j’avais des opérations, je me disais : si cette maladie est pour mon frère, je l’accepte très volontiers, parce que je vous l’ai demandée, Seigneur. Si cette maladie est pour moi, si c’est pour ma part, je l’accepte aussi, parce que je l’ai demandée. Et je disais :
- Merci Seigneur. J’aime mieux souffrir, moi plutôt que lui. Si je le voyais souffrir, j’aurais beaucoup de peine. Merci Seigneur.
Je me disais alors : le Bon Dieu m’a exaucée. Il m’a donné mon petit frère. J’étais très heureuse de ça malgré mes souffrances, mes peines, mes troubles et mes nuages noirs.
Quand j’ai eu neuf ans, nous avons déménagé du village vers une ferme dans un rang de campagne. Il y avait une douzaine de familles dans ce rang-là. Cette année-là, les grandes fièvres sont arrivées. Beaucoup de personnes ont été malades; beaucoup sont mortes. Rares sont ceux qui venaient à bout de s’en sauver. La dernière famille du bout du rang, où il y avait l’homme, la femme et deux petits enfants, était à peu à un mille de chez-nous. Ils étaient très malades. Et notre tante qui était âgée aimait beaucoup aller rendre service aux malades. Mais là, ça faisait exprès, elle venait juste d’être opérée dans une cuisse pour un cancer. Donc elle n’était plus capable de marcher et ne pouvait pas rendre secours à personne. Quand j’ai vu ça, j’ai dit à maman :
- Ça me tente d’y aller, moi, travailler chez madame Morin. Lui pis elle sont au lit pis les deux petits enfants sont tout seuls. Ma tante ne peut pas y aller, elle a été opérée…
Maman m’a dit :
- Non, ma fille, t’es pas pour aller là, tu vas nous rapporter les fièvres pis c’est nous autres qui allons mourir.
J’ai répondu alors :
- Non, maman, si on rend service à la famille, le Seigneur ne nous punira pas. Il va nous aider plutôt pour pas qu’on ait les fièvres, ni nous, ni personne de la famille. Laissez-moi y aller. Suis pas capable de les laisser de même, les petits enfants tout seuls, le papa et la maman au lit
Maman ne voulait pas. Ça fait que… c’était plus fort que moi. Dans mon cœur, ça m’attirait là. Alors j’ai dit :
- J’y vais. J’veux pas avoir de peine de les laisser souffrir de même sans rien faire. J’m’en repentirais le reste de ma vie.
Ma mère a dit :
- Cosséqu’ tu vas faire pour avoir du linge propre ? Hein ? Tu vas nous apporter tout ça icitte ?
- Non, je viendrai au boutte de la maison pis je vous crierai pis vous m’enverrez du linge propre par quelqu’un. Alors j’entrerai pas dans la maison.
Ça fait que j’y suis allée. J’ai travaillé là environ un mois. Et finalement, tout en faisant l’ouvrage de maison, je demandais au Seigneur pis à
J’ai été bien exaucée. La femme me disait quoi faire : la nourriture, le lavage, le petit entretien. Et je réussissais. Je venais à bout de prendre soin des autres pis je demandais au Seigneur de leur donner la santé pour qu’ils puissent reprendre leur besogne. Et puis je suis retournée retrouver ma famille. Le papa et la maman ont eu la santé, moi, j’ai gardé la mienne et tout le monde était heureux.
Faut dire que ma mère aussi a beaucoup prié. Ça fait que nous avons tous été exaucés. C’était vraiment formidable. J’ai dit :
- Merci Seigneur.
Et ma maman aussi. Et, j’en suis sure, la famille Morin aussi.
Quand j’ai eu douze ans, nous avons perdu notre papa. Mais il n’est pas mort des fièvres, lui, il est mort d’un cancer à l’estomac. Nous sommes revenus au village. Et là, j’avais dans mon cœur d’enfant, eh!… Y m’semblait que… que j’aimais la vie religieuse.
J’ai connu, très jeune, mes deux grands-mères et une de mes tantes, qui portaient toujours des robes longues. C’est beau des robes longues. Je rêvais de porter des robes longues quand je serais grande. Toujours des robes longues. Mais moi, elles vont être bleues, comme la robe de
Moi, ma vie, ça va être chez les religieuses, que je me disais. J’vais toujours avoir un voile et une robe longue. J’ai demandé à maman pour y aller. Au début, elle ne voulait pas, disait qu’était pas capable, qu’avait pas d’argent. Et je savais que c’était vrai. On n’était pas riche.
Donc, une idée qui me prend, d’aller voir monsieur le curé, notre bon curé de la paroisse, après l’école. Et je suis allée conter ça à monsieur le curé. Sais pas pourquoi j’ai eu cette idée. J’m’l’demande encore. Il m’a dit :
- Tu es sure de ça, mon enfant, que t’aimerais aller chez les religieuses ? Au couvent ?
- Ah oui!, monsieur le curé. J’adorerais ça, moi, d’aller chez les religieuses au couvent.
Il a pris de l’argent pis me l’a donné en disant :
- Perds pas ça. Va trouver ta maman, donne-lui ça et dis-lui que c’est l’argent pour t’en aller au couvent.
Alors je m’en vais à la course jusqu’à maison pis je présente ça à maman .
- Ousque t’as pris ça c’t’argent-là ?
- C’est monsieur le curé qui me l’a donné pour aller au couvent chez les religieuses.
Elle ne voulait pas me croire. Alors elle s’est habillée et m’a prise par la main. Et on est retourné au presbytère pour demander à monsieur le curé si c’était vrai.
- Oui, qu’il a répondu. Elle a vraiment le cœur d’aller au couvent. Alors pourquoi lui refuser ? Et puis j’ai deux religieuses d’ici qui vont l’accompagner jusqu’au couvent.
Elle a accepté.
Dans la semaine suivante, deux religieuses de Ferme-Neuve, c’est dans les Hautes-Laurentides, m’ont accompagnée et je suis entrée au couvent à Lachine, chez les Sœurs Sainte-Anne.
J’étais heureuse mais, mon Dieu, que je me suis ennuyée les trois premiers jours. J’n’avais que douze ans. J’étais jamais partie de la maison. Une journée en train pour s’en aller là. Il m’semblait que j’étais loin, loin, loin. Pis tout s’est replacé. Tout est rentré dans l’ordre et me voilà toute heureuse au couvent.
Au mois de juin, je revenais à la maison et y retournais au mois de septembre. Pendant trois ans. Puis la quatrième année, quand j’ai voulu repartir pour le couvent, ma mère n’a jamais voulu céder.
- Non, ma fille, non. Y a assez que j’ai perdu ton père, suis pas pour perdre la plus vieille de mes filles en plus. Pis y a ta tante Léa qui est sœur pis qu’on n’revoit jamais. Pis, moi, j’pas pour te perdre.
Bon. Elle voulait pas me laisser partir. Là, ça me tentait de déserter. Mais je me suis dit :
- Non. Déserter sa maman, non. Faut pas que j’agisse ainsi
Ça fait que j’ai consenti à ne pas désobéir à maman. Mais je vous dis sincèrement que j’en ai pleuré une chotte. Durant toute l’année. Il m’semblait que ça aurait été ma vie.
Comme j’n’entrais pas chez les religieuses, j’me suis dis que c’n’était peut-être pas ma vocation. Alors je me suis fait un chum et au bout d’un an, je me suis mariée. Un enfant, pis deux, pis trois, pis quatre. Quatre enfants que j’ai eus. Mais ça allait mal. Très mal. J’me d’mandais encore qu’était ma vocation.
Au bout de neuf ans de mariage, les médecins m’ont conseillé de déménager à Rivière-des-Prairies. Parce que là, je commençais à faire des dépressions, à cause de la misère, des troubles, à cause aussi de l’appel que je ressentais encore. Mais je me sentais heureuse avec mes quatre enfants. J’en prenais bien soin.
Rendus là, on s’est trouvé de l’ouvrage, mon mari pis moi. Mais au bout de trois mois, il s’est déclaré malade et a lâché sa job. J’avais une belle ouvrage : j’travaillais à la sacristie. On était juste à côté de l’église. J’ai même pris la job de mon mari, fossoyeuse, en attendant qu’il se décide à la reprendre lui-même. Pis le dimanche, je travaillais au presbytère. Je faisais le dîner aux prêtres et un peu de ménage.
Un bon soir, en revenant de travailler, j’ai trouvé la maison vide. Mon mari avait sacré le camp avec les enfants pis les meubles. Me suis assise sur le perron pis j’ai pleuré. J’ai fait dépressions par-dessus dépressions. Les enfants, mon mari les avait placés dans un foyer parce que sa maman n’en voulait pas. J’en ai eu bin d’la peine. Mais ça fait rien. J’ai dit : Merci Seigneur, de m’avoir sauvée encore une fois.
Entre temps, ma mère s’est remariée avec un célibataire qui restait dans un rang pas loin de Ferme-Neuve. Il avait une petite maison à côté de la grosse maison et ne s’en servait pas. J’ai demandé à maman si je pouvais m’en servir.
- Cosséqu’ tu vas faire avec ça ?
- J’vas faire une petite chapelle. Je pourrai inviter les cousins et cousines, les tantes pis toute la parenté pis on pourrait prier ensemble.
- Mais wéyons donc, es-tu folle ? Tu vas attirer l’attention du monde. Tu vas passer pour une sainte Nitouche pis l’monde va rire de toé. Prie donc dans ta chambre, tu-seule.
J’aurais donc aimé ça, il me semble, de prier tous ensemble, de faire prier les autres. J’avais le cœur à ça, y m’semble. J’aurais donc aimé ça. Ça fait que là, j’ai pas dit : Merci Seigneur. C’était bin d’valeur, mais j’étais tellement déçue.
Je tiens à vous dire aussi que j’avais un drôle de sentiment en moi : quand je voyais quelqu’un de malade ou d’infirme, il me semblait que ça me forçait dans le corps, les nerfs me tremblaient de tout partout, les membres m’en tordaient. J’aurais voulu faire quelque chose pour les guérir et j’avais vraiment quelque chose dans moi; c’est bin difficile à expliquer avec des mots. Ça ne pouvait pas ne pas avoir de porte de sortie pour exaucer ce que je ressentais en moi. Que je filais donc mal ! Que je filais donc mal !
Après avoir vieilli un peu, je me demandais si celles qui tirent aux cartes trouveraient ce que j’avais en moi, s’ils pourraient me dire ce que je ressentais en moi. Alors je m’essayais souvent d’aller voir une tireuse de cartes, mais je r’venais de là sans avoir réponse à c’que je cherchais. Ça fait que j’suis restée de même plusieurs années. J’filais pas bin. Pis un jour est-il que j’ai entendu parler d’une tireuse de thé. J’suis allée la consulter mais elle non plus pouvait pas me dire ce que j’avais. Pis ça a duré de même des années pis des années.
Quand j’ai eu mes quarante-cinq ans, j’n’avais pas encore trouvé c’que j’cherchais. Suis tombée sur le Bien-être social, parce que j’pouvais pu travailler. J’avais été malade. Donc je me suis dit que, tant qu’à être sur le Bien-être, je serais aussi bin de retourner dans ma place natale, à Ferme-Neuve.
Là, ma mère était décédée depuis un an et demie environ. Mon spirituel me travaillait toujours de plus en plus. Et comme maman n’était plus là, j’ai dit : là elle pourrait pu avoir honte de moi. Et j’ai laissé aller mon cœur. J’ai fait tout ce que mon cœur désirait.
Je me foutais de ceux qui riraient de moi, je me foutais de tout. J’ai fait à mon idée. Selon mon cœur. Je trouve à m’acheter une maison, une grande maison, parce que j’étais seule avec ma fille handicapée. Et puis comme j’aimais les malades et les infirmes, j’ai fait une demande pour prendre soin des handicapés, pour devenir maison pour handicapés. J’en ai eu de toutes les sortes, aveugles, sourds et muets, en fauteuils roulants, tous à la couche. J’en n’avais que trois à la fois.
Maintenant que je l’avais ma maison, j’allais pouvoir la faire ma chapelle. Y a personne qui va m’en empêcher. Je les ai gardés quatre ans. Et j’ai dû subir de très graves opérations. Alors j’ai dû laisser partir mes pauvres petits handicapés que j’aimais beaucoup et à qui je donnais tant d’amour. Je me suis beaucoup ennuyée après leur départ.
Un jour, j’entends parler par une de mes amies qui l’avaient entendu à la radio, qu’il y avait une dame de très loin, de l’autre bord de Montréal, qui tirait aux cartes, au tarot, qui était clairvoyante et lisait les lignes de la main.
- Tiens, les lignes de la main, j’ai jamais essayé ça. Tout à coup que par ça on viendrait à bout de me dire ce que je cherchais tant depuis tant d’années.
J’appelle donc la dame en question et lui demande combien elle chargeait. Elle me dit vingt dollars. Suis pas capable de me payer ça.
Mais laissez-moi vous dire que c’est le Seigneur qui me poussait dans le dos. J’le voyais pas mais je le sentais debout près de moi, qui me poussait et me disait :
- Louiselle, vas-y. Laisse faire le vingt dollars. Vas-y. C’est là que tu vas trouver ce que tu cherches. Vas-y. Je t’en supplie.
J’avais beau regarder autour de moi, j’voyais rien. Pis on aurait dit qu’Il me passait une joie dans le cœur en m’encourageant à y aller. Alors je reprends le téléphone pour prendre un rendez-vous.
- Demain à trois heures.
Pis je demande à une amie de venir avec moi. J’étais pas capable d’y aller seule. Elle a dit oui.
- Pis j’vais passer moi aussi.